Trente ans d’existence, cela mérite qu’on revisite le cœur même du Groupe Les Relevailles.
J’ai toujours cru, lorsqu’on parlait de relevailles, qu’il s’agissait d’une période de 40 jours durant lesquels une femme venant d’accoucher bénéficiait de l’aide de ses mère, sœurs, cousines, voisines pour lui laisser le temps de se remettre de l’accouchement.
Quarante jours bénis pour pouponner à son aise pendant que d’accortes fées du logis prenaient en main la cuisine, le nettoyage, les soins aux autres enfants, le mari, la maisonnée, les champs, alouette !
Quarante jours, c’est le temps que Moïse a passé sur le mont Sinaï, avant que Dieu lui dicte sa loi. Quarante jours, c’est le jeûne précédant Pâques, qu’on appelle carême, soit « quadragesima dies », le quarantième jour. C’est le temps requis, en Égypte ancienne, pour la préparation du « grand voyage » avant qu’on puisse mettre en terre Pharaon. Quarante jours et 40 nuits, c’est la durée du déluge dans la Bible, ce sont les 40 jours de marche d’Élie avant qu’il entame sa conversion, c’est le séjour de Jésus dans le désert dès le lendemain de son baptême, c’est le délai entre la Résurrection et l’Ascension, le temps du deuil que préconise l’islam. Quarante jours, c’est aussi le confinement pour ceux qui sont malades, la fameuse « quarantaine » et ses sévères réalités.
Quarante jours, cela représente-t-il une vraie quantité… ou un temps d’une grande richesse symbolique ?
Quand je cherche autour de moi, je ne connais personne qui a connu quelqu’un qui aurait connu quelqu’un qui a vraiment pu profiter de 40 jours d’aide. Je me souviens plutôt de mon père qui, ému aux larmes, parlait de sa mère comme d’une sainte ayant repris le fil de sa destinée le lendemain de ses accouchements.
Dans les milieux aisés, on pouvait compter sur une semaine d’aide, voire sur 9 ou 10 jours. Dans un milieu plus pauvre, l’accouchée rechaussait ses sabots deux ou trois jours plus tard.
Alors, qu’étaient donc les relevailles ?
Il s’agit en fait d’une cérémonie religieuse durant laquelle le prêtre bénissait la nouvelle mère, cérémonie d’action de grâces qui marquait la fin de sa période « impure », soit 40 jours. La plupart du temps suivait un festin. La mère avait côtoyé le sang, les réalités du corps, l’allaitement, et avait parfois frôlé la mort, et on fêtait ainsi son retour, purifiée, au sein de la société, la première fois où, 40 jours après ses couches, elle pouvait remettre les pieds dans une église.
Nous faisons partie d’une société moins ritualisée, mais le mot est parvenu jusqu’à nous. Qu’en reste-t-il ?
Eh bien, il reste nous, le Groupe Les Relevailles ! Nous offrons de l’aide aux mamans et à leurs enfants, parfois durant 40 jours, mais le plus souvent à la demande, pour satisfaire les besoins des unes et des autres. Venez nous voir, allez-nous lire, téléphonez-nous, écrivez-nous, parlez de nous, renseignez-vous. Nous sommes vos mères, sœurs, cousines et voisines du 21e siècle.
C’est connu : l’isolement est au centre des troubles d’adaptation à la maternité. Dès 1990, plusieurs études, notamment celles de Lussier et collaborateurs, en font mention, si ce n’est même qu’elles révèlent combien cet isolement est en soi un facteur de risque.
L’entraide maternelle permet de rompre cet isolement et contribue à combler la carence de modèles pour certaines femmes qui accèdent à la maternité. La disparition des réseaux traditionnels et la ténacité des mythes qui entourent la maternité — ne pensons qu’à celui de la « science infuse » venant avec le rôle de mère — font en sorte que les nouvelles mères se retrouvent désemparées, donc vulnérables. Ajoutons que le contexte social actuel promeut l’autosuffisance et en fait même une exigence. Comment alors demander de l’aide sans éprouver un sentiment d’échec ? Bien qu’indispensables par ailleurs, ce n’est pourtant pas la panoplie d’experts qui fait contrepoids, peut-être parce que leur savoir s’impose plus qu’il ne se transmet et dépossède plus qu’il n’initie. La véritable transmission se fait par l’entraide naturelle, par une approche non professionnelle et même, osons le dire, par le maternage. C’est lorsque les mères se sentent elles-mêmes bien comprises et entourées qu’elles peuvent à leur tour en soutenir une autre et donner confiance à leurs enfants.
Le support mutuel existe de tout temps et partout dans le monde. Le Groupe Les Relevailles le pratique depuis 30 années. Il se fait par les pairs, je devrais dire par les mères. Que ce soit au service d’aide-maman afin de faciliter l’adaptation à la naissance d’un enfant, que ce soit dans le cadre de nos divers ateliers ou que ce soit auprès des mères en dépression postnatale, les personnes qui aident sont toutes elles-mêmes des mères.
L’action du Groupe Les Relevailles va au-delà de l’apaisement du sentiment d’isolement, du développement des compétences parentales, du soutien et de l’écoute : il participe à l’intégration même du sentiment de compétence chez le nouveau parent, le plus souvent la nouvelle mère. Toutes les intervenantes du Groupe écoutent et conseillent sans s’imposer, recentrent la mère sur elle-même car elles croient en ses capacités, convaincues que c’est encore elle qui connaît le mieux son bébé. Elles font preuve de patience et d’ouverture, d’une grande souplesse et d’initiatives qui se situent aux antipodes des recettes toutes faites. Elles allient une écoute de haute qualité à un soutien concret précieux, s’ajustant sans cesse aux besoins exprimés par chacune.
Bénévoles et travailleuses, elles soutiennent depuis 1982 les activités du Groupe Les Relevailles. Aujourd’hui, je voudrais saluer le travail de toutes ces travailleuses et bénévoles. Je voudrais souligner tout particulièrement le travail bénévole de deux personnes qui n’ont pas épargné leurs efforts au cours des onze dernières années, que ce soit au service de jumelage ou au Conseil d’administration, à titre de présidente et webmestre, pour ce qui est d’Esther Chénard ou comme secrétaire et trésorière pour Valérie Lemay.
C’est toujours avec une grande émotion que des bénévoles quittent le Groupe Les Relevailles, et c’est avec une non moins grande émotion que toute l’équipe voit ces complices de toujours partir. Merci d’avoir mis à la disposition du Groupe Les Relevailles vos propres ressources et votre engagement sur le terrain.
Aux bénévoles qui quittent, mille mercis ! Notre reconnaissance vous est acquise. La roue tourne, et nous attendons avec grand plaisir l’arrivée de nouvelles bénévoles.
Depuis 30 ans que nous existons, solidarité et temps sont les piliers de notre mission.
Gaëtane Tremblay
Directrice générale

